
Bien avant que les navigateurs espagnols ne posent le pied sur l'archipel, les populations des îles maîtrisaient déjà l'art de conserver viandes et poissons en les baignant dans du vinaigre local, souvent tiré de la canne à sucre, du palmier ou du riz. Ce procédé répondait à une nécessité pratique : préserver les aliments sous un climat tropical, sans glace ni sel en abondance constante. Les colons espagnols, découvrant cette pratique, la rapprochèrent de leur propre adobo ibérique — une marinade au vinaigre et à l'ail — et lui donnèrent ce nom qui allait traverser les siècles. Mais la technique elle-même, et son esprit, restèrent profondément philippins, transmis de foyer en foyer, d'île en île, chacune y apportant sa touche. Aujourd'hui encore, l'on dit souvent qu'il n'existe pas un adobo, mais autant d'adobo que de familles qui le préparent.
L'adobo se distingue par son équilibre entre l'acidité franche du vinaigre, la profondeur salée de la sauce de soja et la chaleur discrète du poivre et du laurier. La viande, longuement mijotée, devient fondante, presque effilochée sous la fourchette, tandis que la sauce épaissie enrobe chaque morceau d'un brillant sombre et appétissant. L'arôme qui s'en dégage, à la fois vif et réconfortant, est immédiatement reconnaissable dans les cuisines philippines.
L'adobo est un plat du quotidien autant que des grandes occasions, servi lors des repas de famille comme lors des fêtes de village ou des rassemblements communautaires. Sa capacité à se conserver plusieurs jours sans réfrigération en faisait autrefois un compagnon précieux des longs voyages en mer ou des travaux des champs.
Originaire de l'ensemble de l'archipel philippin, l'adobo connaît d'innombrables variantes régionales : certaines îles y ajoutent du lait de coco pour l'adoucir, d'autres du curcuma pour le colorer, ou encore des pommes de terre et des légumes selon les ressources locales. Le choix du vinaigre — de canne, de riz ou de noix de coco — varie également selon les provinces, donnant à chaque adobo une signature propre à sa terre d'origine.