
Le chuño est né de la nécessité, dans les hautes terres andines où les amplitudes thermiques extrêmes entre le jour et la nuit rendaient la conservation des récoltes difficile. Les populations de l'altiplano, bien avant l'empire inca, ont appris à détourner ce climat rigoureux à leur avantage en exploitant le gel nocturne et l'ensoleillement intense du jour pour transformer la pomme de terre périssable en une réserve pouvant se garder plusieurs années. Cette technique permettait aussi de rendre comestibles des variétés de pommes de terre sauvages ou amères, chargées de solanine, que l'on ne pouvait consommer fraîches sans les rendre inoffensives par ce traitement prolongé. Le chuño devint ainsi un pilier de l'économie de subsistance andine, stocké dans d'immenses greniers appelés qullqas sous l'administration inca, servant à nourrir les armées, les voyageurs et les populations lors des années de disette. Aujourd'hui encore, sa préparation rythme certaines communautés rurales des hauts plateaux, perpétuant un savoir-faire transmis oralement depuis des générations.
Le chuño présente une texture légère, spongieuse et poreuse une fois réhydraté, très différente de la pomme de terre fraîche. Son goût est marqué, légèrement terreux et discrètement fermenté, avec une note d'amertume résiduelle propre aux variétés utilisées et au processus de transformation. Une fois cuit dans les soupes ou les ragoûts, il absorbe les saveurs environnantes tout en conservant cette identité rustique caractéristique des hautes terres.
Le chuño accompagne traditionnellement les repas quotidiens des communautés andines, notamment durant la saison sèche et froide où les récoltes fraîches se font rares. Il occupe également une place de choix lors des fêtes rurales et des rassemblements communautaires, où il est servi en soupe (chairo) ou accompagné de fromage et de piment.
Originaire des hauts plateaux du lac Titicaca, à cheval sur l'actuelle Bolivie et le Pérou, le chuño se décline en deux grandes variantes : le chuño noir, séché sans lavage préalable, et la tunta (ou chuño blanc), rincée à l'eau courante froide avant séchage pour obtenir une couleur plus claire et un goût plus doux. Chaque région andine conserve ses propres nuances de préparation, héritées de conditions climatiques et de variétés locales de pommes de terre.